LA PHOTOGRAPHIE (1)

SIEGFRIED KRACAUER

 
 

    Traduit de l'allemand par Susanne Marten et Jean Claude Mouton
    La Revue d'esthéthique, n°25, Ed. Jean-Michel Place, Paris, 1994
 

    "Au temps du Pays de Cocagne, j'y suis allé et j'ai vu. J'ai vu Rome et le palais de Latran suspendus par un fin fil de soie ; un homme sans pieds qui gagnait à la course le plus rapide cheval ; une épée si tranchante qu'elle coupait un pont."

    Jacob et Wilhelm Grimm, Les contes, Kinder- und Hausmärchen (2)
 

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 Voilà à quoi ressemble la diva de cinéma. Elle a vingt-quatre ans. Sur la couverture d'un journal illustré, elle se tient devant l'Hôtel Excelsior sur le Lido. Nous sommes en septembre. Si on regardait à la loupe, on reconnaîtrait la trame, les millions de petits points qui composent la diva, les vagues et l'hôtel. Pourtant l'image ne désigne pas le réseau de points mais la diva bien vivante sur le Lido. Temps : présent. La légende la dit démoniaque, notre diva démoniaque. Cependant, elle ne manque pas d'une certaine expression. La coiffure à frange, le port séduisant de la tête et les douze cils à droite et à gauche - tous les détails scrupuleusement recensés par l'appareil photographique sont à leur juste place dans l'espace, une apparition sans lacune. Chacun est ravi de la reconnaître, car chacun a déjà vu l'original à l'écran. Elle a été si bien saisie qu'on ne la confondrait avec personne d'autre, même si elle n'était peut-être que la douzième d'une douzaine de Tiller-girls. Rêveuse, elle se tient devant l'Hôtel Excelsior ensoleillé de sa gloire, un être en chair et en os, notre diva démoniaque, vingt-quatre ans, sur le Lido. Nous sommes en septembre.