Berlin, un amour paradoxal
« Dans les années 1980, j'ai souvent fait l'aller-retour Paris-Berlin, collectant des samizdats de dissidents pacifistes et recueillant la mémoire de témoins du passé récent pour enrichir le fonds allemand de la BDIC, l'un des plus complets de nos collections. Longtemps après la chute du Mur, je ne parvenais toujours pas à recoller les deux bouts de la ville. Peu après avoir lu le livre de Régine Robin, je vis le film de Joseph Morder. Je retrouvais chez eux ce même rapport de fascination et d'inquiétude vis à vis de Berlin, source vraisemblable de ma résistance à la nouvelle topographie.
Le « diariste juif tropical » Joseph Morder, comme il se présente volontiers lui-même, venait à peine de commencer son journal filmé, pratique qu'il n'a jamais abandonnée, lorsqu'il fit son premier voyage à Berlin, en 1968. Au même moment ou presque, Régine Robin découvrait cette ville dont, pour des raisons particulières, elle savait la langue mais ne pouvait la parler. Sans avoir jamais cessé de s'y rendre, l'un et l'autre ont décidé, vingt ans plus tard, d'y rester et d'y travailler. Jean Claude Mouton résidait alors à Berlin où il prenait systématiquement des images de la Todestreife, ce no man's land truffé de mines séparant les deux villes, et qui allait disparaître...
Entre l'historienne-écrivaine, toujours entre deux mondes et deux modes d'écriture, qui arpente et creuse méthodiquement la « ville-palimpseste », et le cinéaste inclassable « à la mémoire trouée », la rencontre devait avoir lieu. Qu'elle ait, pour cadre, les images de Jean Claude Mouton, pour qui la fragilité des traces rejoint celle du support photo, ne doit rien au hasard. »
Sonia Combe